• Fleur de sang

    Fleur de sang c'est un roman que j'ai commencé il y a des mois et sur lequel je bloque. Peur de la niaiserie, peur qu'il ne puisse s'adresser qu'à des adolescents boutonneux... J'aimerais avoir des avis dessus pour continuer sur une bonne voie ! Merci d'avance si vous en laissez, ça me ferait très plaisir. 

     

     

     

    Première partie : Fleur de sang

     

     

    Cette nuit-là était sombre et glacée. Le vent sifflait de douces mélodies en passant entre les feuilles des rares arbres qui ne les avaient pas perdues. Entre chacun de leurs soupirs enfumés, les visiteurs s’impatientaient bruyamment. Le Cirque de la Ilusion n’avait rien de commun et c’était bien là ce qui attirait autant de monde. Mais était-ce une raison pour faire attendre les spectateurs dans le froid du mois de décembre ?

    Amaury, lui, ne s’en plaignait pas : « temps frisquet garde éveillé » se répétait-il. Ses doigts rougis et séchés n’étaient pas de son avis, mais il n’y prêtait guère attention. Recroquevillés autour de l’objectif, ils tenaient un appareil qui semblait dater du siècle dernier, vieil héritage pourtant encore fonctionnel. Il s’était déjà fait écraser les pieds à maintes reprises et bousculer tellement de fois qu’il ne comptait plus, mais le jeune homme n’était pas du genre à s’en plaindre. En fait, il était plutôt discret et réservé, assez angoissé à l’idée de froisser qui que ce soit, aussi préférait-il se taire et laisser leur mauvaise humeur aux gens sans songer à s’en mêler. Cependant, il paraissait très nerveux. Même s’il ne protestait pas, il aimait que les choses se déroulent rapidement et détestait rester au même endroit trop longtemps. Il releva alors sa tête qu’il avait gardée baissée pour la protéger du froid. Le chapiteau se dressait droit devant, au-dessus des têtes de ceux qui patientaient tant bien que mal, gris et violet, foncé. Le paysage qui l’entourait, rempli d’arbres plus dévêtus les uns que les autres, rendait l’ensemble plutôt macabre. Le vent soufflait, faisant grelotter les branches des arbres qui ressemblaient alors à des centaines de bras prêts à détacher le toit du chapiteau afin de laisser sortir de terrifiantes bêtes venues tout droit des enfers. Amaury sourit à cette pensée : ce cirque était réputé pour être différent, mais de là à invoquer des bêtes des enfers… Sa curiosité et son impatience commençaient à lui jouer bien des tours. À moins que ce ne soit que le fruit de son imagination. Il avait toujours été un peu rêveur, dans la lune, dans son monde à lui. De telles pensées lui étaient quotidiennes, finalement. Tant qu’il les gardait pour lui, quel mal y avait-il à cela ? Dans sa tête, personne ne viendrait se moquer de lui. Une bourrasque de vent le sortit alors de ses élucubrations et il dut rattraper de justesse les deux tickets qui étaient à peine cachés dans sa poche de manteau. Il en avait acheté un pour sa sœur au départ, sa petite Judith qui aimait tant les animaux que l’on voyait dans les cirques ! Mais elle avait autre chose à faire, certainement des devoirs, leurs parents étaient plutôt stricts dans le genre. Du coup il avait tenté sa chance auprès de la belle Abigail, mais ses bafouillages ne l’avaient point séduite, ce qui ne l’avait pas vraiment étonné. Bien qu’il soit plutôt charmant et possède un minimum de charisme, il n’avait jamais eu de succès auprès des filles et ce n’était visiblement pas près de changer. Mais n’imaginez pas que c’était un pauvre garçon désespéré à l’idée de finir sa vie tout seul. Amaury avait des passions et prenait la vie comme elle venait, même si le moindre petit désagrément le rendait anxieux, il vivait au jour le jour et était heureux comme ça. Ou du moins… pas malheureux.

     

    Le chapiteau sembla alors s’illuminer, enfin. Le brouhaha dans les rangs reprit de plus belle et à leur grande joie les spectateurs pouvaient commencer à entrer, même si certains ne pouvaient s’empêcher de râler encore un peu. Amaury était tout au bout de la queue, il n’était pas prêt de rentrer, mais prenait son mal en patience. De toute façon, le spectacle ne commencerait pas avant que tout le monde soit entré, il attendrait moins une fois assis après tout, se disait-il. En quelques minutes, la petite centaine de personnes fut agglutinée dans le grand chapiteau. Amaury se retrouva coincé entre une personne âgée statique et une famille agitée, les deux extrêmes. La mère ne cessait de brailler, essayant de faire s’asseoir ses gosses, priant pour que les lions soient le premier spectacle, ça les calmerait sans doute. Mais les lions ne vinrent pas, pas plus que les clowns, les jongleurs ou les éléphants.

     

    « Maman, maman, ça commence quand ? criait un des enfants.

    • Reste tranquille, assieds-toi, on verra bien. Si j’avais su qu’ils auraient autant de retard… Je n’ai pas que ça à faire, disait-elle en regardant sa montre nerveusement. Vous ne trouvez pas cela scandaleux ? »

     

    Amaury mit quelques secondes avant de réaliser que la jeune mère s’adressait à lui. L’attente, scandaleuse ? Sans doute. Mais quelle importance ? Le spectacle commencerait bien à un moment ou un autre de toute façon. Il voulut répondre mais ne sachant quoi dire seules quelques paroles incompréhensibles sortirent de sa bouche et la femme détourna vite son regard pour le reporter sur ses enfants. Le jeune homme, lui, rougit puis regarda alors la personne à sa droite, le vieux monsieur. Il semblait fixer le vide, le milieu de la scène peut-être, son regard était vitreux. Il avait déjà l’air mort en fait. Que faisait-il ici ? Il serait sans doute mieux au chaud devant son feuilleton préféré. Amaury fronça les sourcils et commença à tapoter le sol de son pied, nerveux. Un éclairage se mit alors en route, surplombant la scène, et l’on put entendre des bruits de sabots, à condition de bien tendre l’oreille étant donné le vacarme que produisait les spectateurs.

     

    « Maman, il y a un cheval !

    • Chut, tais-toi ! »

     

    L’animal s’avançait, portant sur son dos son cavalier. Ce dernier semblait grand et mince. Le cheval était du même genre, à la limite du squelettique, si bien que les deux formaient un tableau presque irréel. Ils étaient noirs, l’un par sa robe l’autre par ses vêtements, ce qui les rendaient assez difficiles à discerner, en fait on aurait dit qu’ils ne formaient qu’un. L’équidé se pencha en avant, salua, imité par son maître qui ôta son haut-de-forme avant de prononcer quelques mots d’une voix grave mais qui se voulait enthousiaste.

     

    « Bienvenue chers spectateurs et chères spectatrices au cirque de la Ilusion ! Je vous souhaite un agréable spectacle et espère que nos dresseurs et illusionnistes sauront vous émerveiller à chaque instant. Ouvrez grand les yeux, tendez vos oreilles et laissez-vous emporter par la magie des différents numéros !

    • Ca m’énerve ce genre de discours. Nous sommes dans un cirque, simplement, et il parle comme si on…, commença la mère.

    • Chut ! firent des spectateurs qui se trouvaient aux alentours. »

     

    Amaury soupira, légèrement et le plus silencieusement possible. Cette femme serait-elle comme cela jusqu’à la fin du spectacle ? Il en fallait beaucoup pour le faire râler, mais déjà elle l’agaçait : le silence, il n’y avait rien de mieux pour déguster toute chose, pensait-il. Et quand il devait y avoir du bruit, ce ne devait être qu’une douce musique en fond, pas des paroles crachées par des gens mécontents. En tout cas, c’est ce que son grand-père avait taché de lui enseigner, mais il ne l’avait pas encore vérifié à vrai dire. Le cheval était reparti avec son cavalier sur le dos et le premier numéro semblait se mettre en place. En fait, on entendait seulement des bruits de pas, des chuchotements, des cliquetis… Mais ce qui se passait sur la scène était invisible. Enfin, une lumière s’alluma, puis une deuxième. Elles éclairaient ce qui semblait être des squelettes. Des pantins en forme de squelette plus exactement. Les fils qui les tenaient étaient à peine dissimulés, suivant leurs mouvements on pouvait les apercevoir à la lumière. Les pantins commencèrent alors à s’échanger leurs têtes, puis d’autres crânes tombaient du haut de la scène, les squelettes les rattrapaient et jonglaient avec. La base était glauque, mais le résultat plutôt amusant ! En tout cas, cela faisait rire les enfants de la dame. Elle, en revanche, riait beaucoup moins. « Ca doit pas être la fête à la maison tous les jours avec celle-ci » pensa Amaury en souriant légèrement, l’air moqueur. Puis il se recentra sur la prestation des personnages, un peu plus intéressante. Cette démonstration ne dura pas plus de cinq minutes, sûrement seulement deux ou trois. À la fin, tous les squelettes avaient perdu leurs têtes et l’éclairage s’éteignit à nouveau. Cette fois-ci, et au bonheur de tous, l’attente fut beaucoup moins longue ! La scène s’éclaira à nouveau, une lumière blanche éclairait un fil de fer, tendu d’un bout à l’autre de la scène. Une femme s’avança sur le fil, tranquillement. Quelques notes de musique accompagnaient l’artiste. Elle était grande et avait une taille très fine que l’on pouvait deviner dessous ses vêtements moulants et quelque peu transparents. Son visage était d’une pâleur extrême mais cela renforçait sa beauté naturelle. Ses cheveux roux semblaient longs mais étaient attachés à l’arrière de sa tête, seules quelques mèches frivoles tombaient autour de sa figure aux traits délicats. L’équilibriste était en parfaite posture et avançait avec grâce sur le fil. Arrivée au centre de celui-ci, elle plongea ses mains dans ses poches, doucement, et les ressortit, semblant y enfermer quelque chose. Elle replaça ses bras au-dessus du vide et ouvrit les mains, doigt par doigt, ses mouvements étant toujours en accord avec la musique. Dans chacune de ses mains, quelque chose descendit, quelque chose de noir, au bout d’un fil… Quelque chose de poilu, même. Certains spectateurs poussèrent alors des cris.

     

    « Voilà qu’ils nous ramènent des araignées en plus ! Il ne manquait plus que ça ! râla la femme à la gauche d’Amaury. »

     

    Lui n’était aucunement dérangé par ces bêtes-là. Quoique si elles avaient été sur lui, il n’en aurait sans doute pas dit autant. Mais elles étaient en contrebas et n’avaient visiblement pas pour ambition d’attaquer la troupe qui les observait. Amaury, lui, ne détournait pas le regard de la jeune femme. Le funambulisme ne lui avait jamais semblé particulièrement envoûtant jusqu’ici, mais elle savait capter le regard et les araignées ajoutaient quelque chose au spectacle. Parfois, les deux sombres animaux remontaient sur le fil ou descendaient plus bas. La jeune femme commença alors à danser et à effectuer quelques figures au-dessus du tempo, mêlant toujours les araignées à ses mouvements agiles. Bientôt, la prestation prit fin. Elle avait été courte elle aussi, mais les spectateurs attendaient avec impatience la suivante.

    Ce fut au tour de deux cavaliers de chevaucher leurs chevaux et de faire leur démonstration. Cette fois, les animaux n’étaient pas maigres comme le premier qu’il y avait eu, il s’agissait de puissantes bêtes, imposantes. Mais toujours d’un noir de jais. Leurs crins touchaient presque terre et formaient des ondulations parfaites. C’était plus ordinaire que le spectacle précédent, mais tout de même assez spectaculaire. Les chevaux avaient des allures magnifiques, leurs pattes effectuaient les pas avec élégance, leurs encolures formaient une courbe parfaite…

    Les enfants semblaient d’être calmés, un deux s’était même endormi, tandis que le bonhomme à la droite d’Amaury fixait toujours inutilement le vide. La performance suivante prit quelques minutes à se mettre en place, pendant lesquelles de jeunes filles passaient dans les rangs pour tenter de vendre quelques sucreries ou bibelots. Bien sûr, les enfants de la femme se remirent à s’agiter le temps de cette courte pause et réclamèrent tout un panier de bonbons en forme d’araignées à leur mère, qui finit par céder, lassée.

    Au bout d’une dizaine de minutes, cela reprit. Des lumières vertes éclairaient la scène, révélant des trapèzes. Deux jeunes filles étaient suspendues sur ces barres, la tête en bas, les bras touchant le sol. Leurs longs cheveux blonds effleuraient la terre mais ne bougeaient pas d’un poil. Un homme s’avança sur la scène, suivi de deux gros serpents dont Amaury ignorait l’espèce. Tout ce qu’il savait, c’est qu’ils étaient gros et mesuraient au moins deux ou trois mètres. Et, d’après ce qu’il voyait, ils étaient d’un vert assez foncé. Ils n’avaient aucune idée de leur dangerosité, mais la plupart des spectateurs semblaient penser que des serpents aussi gros devaient forcément être dangereux, à en croire leurs chuchotements apeurés. Les reptiles ondulaient sur le sol pendant que leur dresseur prononçait des paroles inaudibles. Le garçon ne pouvait pas les entendre mais il distinguait un peu les mouvements de ses lèvres. Les serpents grimpèrent chacun sur un trapèze, s’enroulant autour des corps minces des jeunes filles. Le spectacle consista en un enchaînement de figures mêlant trapèzes, femmes et serpents. Elles sautaient, semblaient voler, se rattrapaient tantôt à un trapèze, tantôt aux animaux. La grâce des artistes s’accordait bien avec la puissance des reptiles, créait un contraste tout à fait saisissant. Tout concordait : les mouvements lents des animaux, l’élégance des deux femmes, la musique douce, l’éclairage léger… Rien n’avait été laissé au hasard, le spectacle était presque à couper le souffle et était sans doute le favori d’Amaury. Celui-ci n’avait pas raté une seule seconde, une seule image, un seul geste, une seule note… Il était fasciné. Il regretta même la fin du spectacle, qui avait pourtant été le plus long jusqu’ici. La scène fut alors vidée et l’on n’entendait plus aucun son provenant de là-bas. Était-ce déjà terminé ?

    Un grincement, un bruit de cage qu’on ouvre annonça que non, il y avait encore au moins une représentation. Un battement d’ailes se fit entendre. Puis plusieurs. Au bout de quelques secondes, tout le monde put voir de petites chauves-souris voleter dans la grande cage qui entourait la scène. Les animaux semblaient porter des sortes de minuscules lampes, ou des diodes, ou peut-être quelque chose d’enflammé… En fait, Amaury n’arrivait pas à distinguer de quoi il s’agissait exactement. Mais elles avaient pourtant quelque chose qui était accroché à leurs pattes et qui produisait un peu de lumière. Cela faisait très joli et comme elles volaient assez vite on pouvait apercevoir des traînées de lumière derrière elles. Cette fois-ci aucun éclairage ne fut mis en place, il y avait seulement ces animaux. Une jeune fille s’avança alors, elle semblait beaucoup plus petite que les autres, et peut-être même un petit peu ronde, mais il était difficile de la distinguer dans l’obscurité. Elle marchait pieds nus en tenant deux bolas qui trainaient derrière elle, soulevant un peu de poussière au passage. Elle en enflamma le bout et commença à danser au centre de la scène. Ce numéro semblait ne pas être accompagné de musique, mais seulement du bruit des ailes des chauves-souris et du sifflement dans l’air provoqué par les bolas. Au niveau sonore, ce n’était pas forcément le meilleur spectacle, mais visuellement c’était un véritable plaisir ! Il faisait tellement sombre qu’on ne distinguait que les petites lampes qui volaient et les flammes qui tournoyaient. Au bout de courtes minutes tout ce petit monde sur la scène s’éclipsa et après quelques autres représentations du même ton la fin du spectacle fut annoncée par le même cavalier que lors de l’introduction. Les yeux d’Amaury commençaient à se fermer et il baillait depuis un bon bout de temps déjà : il n’était pas du soir ! La mère à côté avait enfin un semblant de sourire en sortant avec ses enfants mais le vieillard, lui, n’esquissait toujours aucun mouvement. Les gens sortirent assez vite du chapiteau et la salle fut bientôt vide. Seul le vieux restait là, immobile.

     

    « Monsieur ? Voulez-vous que je vous aide à sortir ? se décida à demander timidement Amaury, inquiet de sa situation. »

     

    Pas de réponse. Tant pis. Peut-être attendait-il son fils ou un neveu qui faisait partie de la troupe ? Peut-être était-il muet ou sourd ? Ou les deux. D’ailleurs, vu comme il avait fixé le vide pendant le spectacle, il était même peut-être aveugle. Le jeune garçon décida donc de s’en aller et de le laisser là, non sans s’en vouloir un peu. Dehors, la température était glaciale. Il jeta un coup d’œil à sa montre : 23h41. Il serait chez lui dans une dizaine de minutes et penser à son lit bien chaud le faisait presser le pas. Il voulut monter les étages jusqu’à son appartement en sautant une marche à chaque fois pour aller plus vite, mais il manquait déjà de vivacité, et prit donc son mal en patience, montant marche par marche. « Je me demande comment font les personnes âgées pour ne pas s’ennuyer le temps de monter les escaliers » pensait-il. Il arriva enfin en haut au bout d’une minute qui lui sembla être une éternité, tourna la clé dans la serrure et ne tarda pas à s’écrouler, endormi et encore tout habillé, sur son lit.

     

     

    ¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

     

     

    Dans le cirque - dans les coulisses plus précisément -, c’était encore l’agitation ! Il fallait ranger, nettoyer, s’occuper des animaux, se changer… Et supporter le gérant qui était visiblement d’une humeur exécrable et le montrait aussi bien en vociférant à propos de tout et de rien qu’en tapant dans tout ce qui traînait autour.

     

    « Ivett ! Jacob ! Dans mon bureau, tout de suite ! s’écria-t-il après de nombreuses plaintes. »

     

    Les deux jeunes hommes en question se dirigèrent vers le bureau, sans broncher… À leur expression et soupirs discrets, on pouvait deviner qu’ils avaient l’habitude. Ils pénétrèrent dans le bureau et le chef claqua la porte derrière eux. Malgré la cloison, toute la troupe du cirque pouvait profiter des plaintes du patron. Dans le bureau, Ivett et Jacob préféraient se taire et encaisser, ce qui était sans doute le plus judicieux à faire.

    « Il faut absolument éradiquer ce problème de retard, aussi bien pour le début du spectacle qu’entre chaque numéro ! J’ai entendu trop de spectateurs râler à ce niveau-là, et ce n’est pas la première fois. Et il faut faire faire plus, encore plus, toujours plus ! Dans l’état actuel des choses, impossible d’augmenter le prix du billet, ce serait courir à la faillite. »

    Toujours plus… Jamais il n’était satisfait. Et ça, à force, les deux jeunes hommes et tout le reste de la troupe commençaient à le savoir. Ils s’habituaient. Les engueulades, les mécontentements… Ils faisaient avec. Malgré tout, ils s’entraînaient tout de même tous les jours afin d’être toujours meilleurs. Ils n’avaient aucune vie en dehors de ce cirque. Plus d’amis. Même pas de famille. C’était comme s’ils avaient toujours vécu dans ce cirque et que leur vie n’avait été remplie que de ça, de rien d’autre.

    De son côté, Elmer, le chef, avait enfin baissé d’un ton, si bien que seuls Jacob et Ivett pouvaient entendre ce qu’il disait. La troupe s’était donc dispersée, les artistes vaquaient à leurs occupations.

     

    « Il faudrait monter un nouveau spectacle. Plus grandiose, plus impressionnant, plus beau, plus…

    • Qui rapporte davantage d’argent vous voulez dire, père ? demanda un des deux garçons.

    • C’est cela. »

     

    Les trois hommes se turent, tous perplexes, cherchant une solution. Même si les deux frères ne s’attachaient pas autant à l’argent que leur paternel, ils savaient qu’ils avaient plutôt intérêt à l’aider dans sa réflexion. Ou au moins, à faire semblant. Au bout de plusieurs longues minutes d’un silence pensant pour les deux jeunes hommes, Elmer reprit la parole.

     

    « Il nous faut un nouveau. »

     

    Les jumeaux tournèrent la tête, l’un vers l’autre, et se dévisagèrent. Leurs regards laissaient transparaître leur inquiétude : ils savaient ce qu’un nouveau signifiait. Ils savaient ce que ça impliquait exactement. Ils tentèrent de raisonner leur père, mais rien n’y fit. Ce dernier était décidé : il voulait un nouveau et ils allaient devoir le dénicher, coûte que coûte. Au bout d’une heure de négociation et d’argumentation des deux côtés, Ivett et Jacob laissèrent tomber et se soumirent à la volonté de leur père ; ils le feraient. Ils sortirent sans plus lui adresser un mot. Les membres de la troupe, qui s’étaient dispersés mais étaient restés non loin du bureau, relevèrent la tête et interrogèrent les deux frères du regard. Ce fut Ivett qui leur répondit, dans un chuchotement ;

     

    « Il va falloir faire un peu de place... »

     

    Tous soupirèrent, mais aucun ne protesta. Puis, ils se remirent au travail dans le silence pendant qu’Ivett et Jacob allaient chercher ce dont ils avaient besoin.

     

     

    ¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

     

     

    Ce fut la pluie qui réveilla Amaury. Une pluie fine, qui frappait doucement contre les carreaux de la fenêtre de sa chambre. Il mit quelques secondes à se souvenir pourquoi il était étalé sur son lit, encore habillé, avant que quelques images de sa soirée ne lui reviennent en tête. Il se leva péniblement, attrapa les premiers vêtements qu’il dénicha avant de se glisser sous la douche, où il fit couler de l’eau brûlante. Une journée des plus banales allait commencer…, songeait-il. Mais étant donné l’état de son frigo, il allait sans doute commencer par aller faire quelques courses. En sortant, il tomba nez à nez avec Abigail. Ses clés glissèrent de ses mains et il parvint à peine à articuler un « bonjour » audible à sa voisine de palier, qui se retint de rire et lui adressa un salut chaleureux accompagné d’un petit sourire. Aussitôt qu'elle fut entrée dans son appartement, le jeune homme se baissa pour attraper les clés et fermer sa porte avant de filer en dehors de l’immeuble, maugréant « crétin » entre ses dents à chaque marche qu’il descendait. Quand il sortit, l’air frais lui frappa le visage et il resserra son écharpe autour de son cou. « Brrr », semblait dire tout son corps sous l’effet du froid. En quelques enjambées, il arriva à la boulangerie de son quartier plein de charme et y commanda une baguette et un croissant, ce dernier ne teint pas plus de cinq minutes avant d’être englouti. Le « clop  clop » incessant que produisaient les chaussures des passants en tapant sur les pavés berçait Amaury, qui se rendait à présent à l’épicerie la plus proche. Il passa alors devant la place du village, où le cirque avait élu domicile la veille, mais celui-ci avait déjà disparu... Le vieil homme qui avait été assis toute la soirée à côté d’Amaury, lui, était pourtant toujours là, posé sur un banc. Cette vision suscita sa curiosité, lui qui commençait presque à avoir peur de l'homme. Il s'arrêta, fronça les sourcils, et l'observa pendant quelques secondes. Il allait repartir, pressé par le vent glacial qui parvenait à se glisser dans son cou en provoquant chez lui de terribles frissons, quand il vit le vieux lui tendre quelque chose, à lui, Amaury. Il s'approcha. Une fleur. Le vieillard lui tendait... une fleur. Blanche, elle donnait une impression de pureté. Elle était assez petite et possédait de fines pétales. L'homme restait immobile, son bras était toujours levé vers Amaury, qui, hésitant, finit tout de même par attraper la fleur. Dans sa main, celle-ci commença à se teinter de rouge. Un rouge d'abord pâle, puis de plus en plus puissant, de plus en plus sombre et attirant. Tout en bégayant, ne parvenant pas à dire quelque chose de censé, le jeune homme releva la tête vers le vieil homme et fut saisi par l'horreur de la scène.

     

    Un cri. Le sol.

     

    Amaury venait de tomber par terre en voulant reculer un peu trop brusquement. Un cri était sorti tout seul de sa bouche, sans qu’il puisse l’en empêcher, lui qui d’habitude se faisait si discret.

     

    « Votre... votre visage... »

     

    Devant lui, le vieil homme était toujours aussi immobile, mais ses pupilles prenaient à présent toute la place dans ses yeux et étaient d'un noir sans fond. Son visage semblait s'être asséché, comme si toute l'eau en était partie, ses joues étaient complètement rentrées dans ses mâchoires, laissant apparaître la trace des dents à travers. Sa bouche était légèrement entrouverte mais l'intérieur semblait vide, sans fond lui aussi et un râle qui s’évanouissait rapidement dans le sifflement du vent en sortait. Et, plus son visage se resserrait et semblait s'assécher, plus la fleur dans la main d'Amaury devenait rouge et laissait partir toute la pureté dont elle semblait faîte quelques instants auparavant.

     

    Amaury se réveilla en sursaut, réellement cette fois-ci, couvert de sueur. Un mauvais rêve. Il ne s'agissait que d'un mauvais rêve. Dehors, le soleil n'était pas tout à fait levé, il faisait encore sombre. Toujours sous le choc de ce cauchemar le jeune homme se leva, doucement, et se plongea sous la douche. Il n'avait pas fait de cauchemar depuis bien longtemps ! À vrai dire, c'était même la première fois. Oh, il avait sans doute fait de ces cauchemars que font tous les gamins, avec des monstres qui se cachent sous les lits des enfants, mais il ne s'en souvenait plus. Non... D'aussi loin que pouvait remonter sa mémoire, il ne se rappelait d'aucun mauvais rêve. Et celui-là... Ce n'était pas rien, il avait eu une sacré frousse, il devait bien l’avouer. Un coup de sonnette le sortit alors des méandres de ses pensées. Qui pouvait bien venir sonner chez lui à une heure si matinale… ? Enfilant rapidement un pantalon, il sautait sur un pied pour arriver jusqu’à la porte.

     

    « Bonjour Amaury. Nous sommes des mort-vivants, nous venons te chercher. »

     

    Aussitôt, un rire résonna dans la cage d’escalier de l’autre côté de la porte et Amaury ne put s’empêcher de lâcher un sourire suivi d’un soupir. Judith. Il ouvrit la porte et ce fut bien elle qui se jeta dans ses bras.

     

    « Alors ce spectacle de cirque ? C’était comment ? Raconte, raconte ! 

    • Tu es venue toute seule ?

    • Non, maman m’a emmené, j’ai le droit de passer la journée ici, enfin tu dois me ramener avant seize heure.

    • Ok, c’est parti alors, je vais essayer de n’omettre aucun détail ! »

     

    Ravie, la petite fille alla se jeter sur le canapé, suivie de son aîné, qui commença le récit de sa soirée, très régulièrement interrompu par Judith qui se montrait – un peu trop - curieuse. La journée en compagnie de sa petite sœur se déroula vite. Depuis sa naissance ils s’entendaient comme larrons en foire ! Quatorze heures arriva, puis quinze heures, puis, très vite, ce fut l’heure de la ramener chez ses parents. Amaury ne s’éternisa pas là-bas, en général ses parents et lui préféraient s’éviter.

     

    Sur le chemin du retour, il fit un détour en passant devant la place du village, il ne put s'empêcher de lâcher un petit rire nerveux avant de regarder si le vieil homme était là. Il y avait le banc, vide. La place, vide. Ni de cirque ni de vieux. Amaury soupira. Il savait bien que ce n'était qu'un cauchemar, mais il avait eu besoin d'aller vérifier. Rassuré, il alla s'installer sur le banc quelques instants. Les alentours étaient parfaitement calmes. L'air glacial et l'heure un peu matinale n'y étaient sans doute pas pour rien... Pourtant, un bruissement se fit bientôt entendre. Le jeune homme tourna la tête vers la source du bruit : une page de journal gambadait sur le sol, tournoyant sous l'effet du vent. Quand elle arriva près d'Amaury, celui-ci se pencha pour la ramasser. Il ne vit pas tout de suite que quelque chose s'était glissé dessous, mais quand il l'aperçut un moment d'effroi put se lire dans ses yeux. La fleur. Son rouge si puissant et profond. Devant ses yeux.

     

    Il fallut quelques instants à Amaury pour envisager d’esquisser un mouvement… Mais, enfin, il finit par attraper la fleur dans sa main, incapable de la quitter du regard. Elle était belle, et exactement comme dans son rêve. Son cœur battait à la chamade, mais il n’y prêtait pas attention, accaparé par l’étrange végétal qui semblait lui dire « respire-moi ». Puis, Amaury finit par rire, un rire à peine moins nerveux que le précédent qu’il avait lâché avant de s’assurer que le vieux n’était plus là. Une fleur qui parle et qui vit, c’était d’un ridicule ! Non ? Désensorcelé, le jeune homme la posa à côté de lui, d’un geste à peine délicat, puis soupira avant de fermer les yeux et de s’endormir un moment. À son réveil, un brouillard épais s’était installé et il ignorait quelle heure il pouvait bien être. Il se leva, s’étira, avant de pousser un nouveau soupir en remarquant la fleur, qui était toujours posée sur le banc. Machinalement, il la prit et la porta alors à son nez, curieux de connaître l’odeur qu’elle portait en elle, ayant oublié toute la peur qu’elle avait pu susciter chez lui cette nuit-là. Le parfum de la fleur mit quelques secondes avant d’être perceptible… Ce fut tout d’abord comme quelque chose d’assez lointain, ou comme si l’odeur portait un voile pour préserver un peu de son mystère. Mais, très vite, elle s’infiltra davantage dans les narines d’Amaury qui put alors profiter d’une odeur exquise, délicate et parfumée, dont il eut du mal à se détacher. Pourtant, il finit par lâcher la fleur. Peut-être involontairement. Et s’écroula. Inconscient.

     


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