• Le château de sable fond

    Les lettres, ça a jamais été mon truc. Je suis pas prête décrire un roman épistolaire. Mais quand je suis tombée sur un concours dont le thème était "Lettre à un ami", j'y ai vu un défi, défi que je me suis empressée de relever. C'était il y a deux bonnes années, j'espère que cette lettre vous plaira !

     

    Bonne lecture !

     

     

    Mon cher Mil,

     

    Ca y est. Je suis dans le train. Tu ne m'en voudras pas si je me passe des habituels «j'espère que tu vas bien, et que ton chien aussi et que ton orchidée n'est pas fanée», tu sais bien que je suis loin d'être prévisible. Comme tu le pensais c'est sans regrets ni remords que j'ai fais mes bagages et je n'ai pas encore jeté un seul regard en arrière. En y repensant, j'ai bien fait de ne pas relever le pari avec toi. Je suis une égoïste oui, mais vous n'avez pas beaucoup pensé à moi non plus, toi en particulier, des fois j'en viens à me demander si j'ai fait le bon choix en te la présentant. Avant j'avais ton amitié d'un côté, la sienne de l'autre, et puis j'ai souhaité que vous vous rapprochiez afin que l'on forme un groupe d'amis tous les trois, parce qu'avoir un ami de chaque côté commençait à me déranger. Comme toi quand ton rongeur adoré vient manger tes céréales, tu n'aimes pas ça, et moi j'aimais pas vous avoir chacun d'un côté. Seulement tout ne s'est pas vraiment déroulé comme prévu, c'est comme ça, c'est la vie, des fois je me dis que je ne réfléchis pas assez et que je me la joue trop Carpe Diem. Alors oui, je t'en veux, mais je ne suis pas blanche non plus dans cette histoire et ce qui est fait est fait.

     

    Tu veux savoir ce qu'il en est et surtout ce qu'il va en être de notre amitié ? Tu sais quoi ? Je ne sais pas. Mais comme dans ta précédente lettre tu ne me demandais que ça, je vais essayer de ne pas me laisser sombrer dans les bras de Morphée et te répondre. Le train a démarré il y a presque une heure déjà, le temps passe vite, et le paysage m'a beaucoup inspiré. J'ai failli me mettre à écrire un poème dessus, mais en fait s'il m'a influencé c'est qu'il m'était impossible de ne pas penser à notre amitié en le regardant. Au départ de la gare, tu vois comment est le paysage entourant notre jolie ville, les montagnes se dressaient telles des châteaux de sable, les mêmes que l'on faisaient étant gamins, tu te souviens ? Je n'avais jamais remarqué cette similitude avant aujourd'hui, comme quoi nos sentiments influencent réellement notre vision du monde et de la vie. Petit à petit, ces montagnes sableuses se sont transformées en collines, verdoyantes certes, mais c'était un peu comme si le sable commençait à fondre. Les collines ont ensuite laissé place à de grandes falaises, abruptes et sombres. Curieux, non ? Tu dois sans doute penser que j'ai trop laissé vagabonder mon esprit, que mon imagination un peu trop débordante a pris le dessus … Mais cette comparaison s'est imposée à moi comme une évidence. Et je suis sûre que, malgré ça, tu dois être en train de brûler d'impatience que je te raconte la suite de ce déroulement car tu pense, comme je l'ai pensé, que l'étape suivante pourrait montrer le futur de notre amitié. C'est drôle, tu n'as jamais cru aux sciences occultes pourtant. Ne saute pas trop de lignes, lis tout, je vais te révéler ce que j'ai vu, mais tu sais à quel point j'aime faire attendre les gens en baratinant. En fait … J'ai fermé les rideaux. Révélation très précieuse. Mais la Divination est plus dangereuse que tu ne pourrais le penser, si je t'avais dit que j'avais vu une jolie prairie pleine de fleurs tu aurais sans doute attendu les bras croisés que tout s'arrange, puisque le paysage l'avait dit. Et si je t'avais répondu sèchement que le paysage s'était tout d'un coup changé en désert sec et aride qu'aurais-tu fait ? Sans doute aurais-tu baissé les bras, laissant tomber tout espoir que l'on se reparle vraiment un jour. De l'espoir, j'en ai tu sais. Mais j'en ai toujours eu … L'espoir fait vivre il paraît, mais c'est pas moi qui ai dit ça.

     

    Ah au fait, si tu as mis les pieds dans ta salle de bain aujourd'hui tu as dû remarquer le petit cadeau que je t'avais laissé. Le muguet que tu as du trouver dans ton verre à dent est bien de moi, oui, j'espère qu'il n'est pas trop tâché de dentifrice. Je ne pensais jamais t'offrir une fleur, comme quoi … Je suis imprévisible aussi bien pour moi-même que pour les autres ! En fait ça me semblait bizarre d'offrir du muguet à un ami, mais ma grand-mère fait ça, pourquoi pas moi ? Je sais que tu es complètement paranoïaque et que tu veux toujours chercher un message caché dans tout ce que disent les gens, et dans tout ce qu'ils font, alors plutôt que de te laisser détruire ta brosse à dent en ruminant devant cette branche de muguet, autant te le dire : tu peux effectivement chercher un message dans ce muguet, ce ne devrait pas être du temps perdu.

     

    Pour en revenir à mon départ, à croire que tu ne voulais parler que de ça dans ta lettre mais que tu n'en étais même pas conscient, peut-être était-ce une forme de lapsus révélateur, il faudrait demander à Freud à l'occasion. En tout cas crois moi, c'est mieux que je parte mais je reviendrais un jour, j'ai oublié mon sac en forme de grenouille chez Esther et même si ce vieux sac sans valeur est à moitié déchiré, les bonbons que j'ai omis à l'intérieur sont bien plus précieux et je ne compte pas les laisser pourrir là. Tu sais, les vraies amitiés, celles qui sont sincères, celles que partagent plusieurs êtres et qui vont plus loin que la simple sortie pour faire les boutiques ou pour voir le dernier film à la mode, ne sont pas faites pour durer éternellement. Elles sont un peu comparables à l'amour, même si nous imaginer nous en couple me rend hilare, parce qu'il est impossible d'apprécier quelqu'un à la fois très fort et longtemps. Tu imagines si c'était possible ? Le monde ressemblerait trop à un grand bol rempli de guimauves roses. Le monde serait pathétique, et puis ça nous collerait de partout, on ne s'en sortirait plus. Alors certes, je t'apprécie toujours, j'ai pas jeté notre amitié au fond de l'évier en essuyant bien les bords pour ne laisser aucun souvenir susceptibles de me faire souffrir, mais la vie est faite comme ça. On a pas géré. Je t'apprécie, mais on a pas géré. Peut-être qu'on gèrera quand on sera adultes, tu sais les adultes ont toujours l'air de tout connaître à la vie, on arrivera peut-être mieux à gérer notre amitié. Enfin, cette théorie j'y crois pas trop, parce que personnellement mes parents ils ont pas l'air de garder des amis plus de six mois, et ils ont même pas réussis à se garder l'un et l'autre. Je prends donc mes distances, je vais réaliser mes rêves et tu sais combien mes rêves sont nombreux et irréalisables, mais ne t'en fais pas pour celui qui est de ramener un cliché d'un phacochère qui se serait perdu dans l'espace mais qui serait encore vivant, je l'ai laissé tomber lui. Je reviendrais donc un jour, après avoir réalisé mes rêves. Qui sait ? Si ça se trouve une fois qu'il seront tous réalisés ça me manquera d'avoir des rêves, alors te revoir sera peut-être mon objectif. Pour tout t'avouer d'ailleurs plus je t'écris plus j'ai envie de me retourner, de jeter un dernier regard en arrière. Mais derrière il y a ces falaises sombres et je n'ai plus très envie de les voir.

     

    Je vais te laisser. Je n'aime pas les au revoir alors on va faire ça simplement et rapidement pour une fois, d'accord ? On va dire que … Je n'ai plus de papier à lettre. D'ailleurs j'ai fait tomber mon timbre (un superbe timbre avec un ornithorynque dessus) j'espère que je le retrouverai, ce serait embêtant sinon pour t'envoyer cette lettre. Bon, j'ai plus de papier, au revoir !

     

    Carmen

     

    PS : J'ai réouvert les rideaux au fait, il y a une plage … L'eau ne fait aucune vague, je ne vois pas s'il y a des étoiles de mer échouées d'ici. J'allais oublier, j'ai réfléchi à ta dernière question : offre-lui des œillets blancs.


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