• Non-hypothalamus

    Très courte nouvelle écrite en juin 2013 pour un concours dont le thème était "le voyage". La destination que j'ai choisi est le cerveau humain. 

     

    Bonne lecture ! 

     

     

    Ce matin-là, je me réveillai avec un étrange sentiment. Parfois, lorsque l'on s'éveille, on ignore si le songe dont on a été seul témoin doit être qualifié de rêve ou un cauchemar. Il arrive qu'un rêve merveilleux tourne en cauchemar, au moment où l'on se rend compte que tout n'était qu'illusion, comme il peut arriver qu'un cauchemar apporte une résolution bienheureuse au lever. Or, cette nuit, j'avais justement été victime de ces visions qui troublent l'esprit, sauf qu'il ne s'agissait ni en réalité ni d'un cauchemar ni d'un rêve à proprement parler. C'était plutôt... une révélation.

     

    Je m'étais endormi tard, assommé par les nombreuses recherches que je menais inlassablement jour après jour, sans répit pour mon malheureux cerveau qui ne me suivait que parce que j'étais plus têtu que lui. Depuis des années j'étais plongé dans l'Histoire. Celle des rois de France, en particulier des Bourbons, me passionnait depuis tout gamin et à l'obtention de mon bac je n'avais fait que redoubler mes efforts pour connaître les moindres détails de leurs chronologies. Ma famille se désolait de me voir dans un tel état d'indifférence pour tout le reste, mais je trouvais cela magique, d'être passionné par un sujet au point d'y consacrer sa vie. J'avais toujours admiré les gens qui oubliaient leur propre existence et leur bonheur pour se consacrer à une cause, car selon moi aucun homme quel qu'il soit ne peut se vanter d'être réellement indispensable et irremplaçable alors qu'une cause a toujours un minimum d'impact. Me vendre à ma passion était un moyen de faire quelque chose de conséquent dans ma vie, quelque chose que les gens retiendraient et savoir que mes recherches seraient peut-être un jour dans un manuel d'Histoire me procurait un plaisir tel qu'une famille, des enfants et des amours étaient incapables de me donner.

     

    Je m'étais donc assoupi pour me retrouver plongé en plein rêve, dans un endroit bien étrange. Ce qu'il y a de curieux avec les songes c'est que, parfois, on sait où l'on se trouve et avec qui sans avoir jamais vu le lieu ou la personne auparavant. J'avais deviné que je me trouvais dans mon propre cerveau et pourtant, peut-être aurez-vous du mal à le croire, je n'avais encore jamais eu l'occasion d'explorer cet endroit reclus et secret. Et en entamant la descente vers mes propres abysses je ne me doutais pas encore que j'allais faire le voyage le plus important de ma vie.

     

    Mon premier arrêt fut l'aire gustative, qui se trouvait en plein cœur de l'organe. Le bazar qui s'y était établi était indescriptible ! Des engrenages s'entrechoquaient sur les parois, broyant une sorte de mélasse semblant composée de millions de minuscules bêtes qui gigotaient. D'en-haut tombaient des morceaux de nourriture. Les mets passaient entre les roues pour arriver à leur terme, où un panneau s'allumait en clignotant et en affichant « Chou, amer, salé ». Les aliments se succédaient puis finissaient par choir au milieu de la salle, formant une colline entière de victuailles, parmi lesquelles : petits pois, cardes, truites, fenouil, carrelets, perdrix, pigeonneaux et autres aliments tout aussi ragoûtants. La seconde escale fut l'aire auditive. Un air d'Heinrich Schütz était enseveli sous les feuilles de l'automne de Vivaldi. Si l'on tendait vraiment l'oreille on pouvait entendre un rire léger, qu'il reconnut comme étant celui de sa première femme, mais il s'effaçait très vite pour laisser place aux concertos les plus divers.

     

    Mais le moment que je n'oublierai jamais, c'est quand je passai au niveau inférieur, au royaume de la mémoire. Là, le capharnaüm qui régnait dépassait l'entendement ! Les objets s'entassaient par milliers dans tous les coins ! Lys, couronnes, sceptres et mouches... Je restai bouche bée devant une évidence qui s'imposait à moi : j'étais devenu complètement fanatique. No-life, pour reprendre des termes davantage de mon siècle. Je ne mangeais que des aliments déjà consommés à l'époque, n'écoutait que la musique de compositeurs du XVII ou XVIIIe siècles et mon cerveau était saturé. Ma vie, ma personne, mes sentiments... étaient tous enfouis sous des montagnes de souvenirs de rois, de personnes que je n'avais jamais connues. Et en y réfléchissant, je n'étais même pas sûr d'apprécier ce genre de nourriture et de musique. Je me rendais soudain compte l'ampleur que ma passion avait pris et songeais tout à coup aux personnes qui avaient peuplé ma vie et que j'avais délaissées. Je me réveillai en pleurs, mais résolu à changer.


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  • Commentaires

    1
    Ginny Workey
    Samedi 5 Octobre 2013 à 13:36

    C'est une très bonne nouvelle ! Très touchante et en même temps magnifique.

    2
    Samedi 5 Octobre 2013 à 14:55

    Merci ! :)

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